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Peut-on encore parler de Gandhi en Inde sans se faire rabrouer ? Le Père de la nation indienne est pourtant sans doute l’Indien le plus connu dans le monde après le Bouddha.

« Gandhi ka jamana to gaya ! » « L’époque de Gandhi est terminée depuis belle lurette », me faisais-je ainsi apostropher il y a quelques jours par un chauffeur de taxi tamoul qui me conduisait à mon hôtel à Mumbai (anciennement Bombay). Débarquant dans la grande métropole de l’Inde occidentale en pleine nuit, j’ai eu la chance de trouver un taxi. D’autant qu’il pleuvait à verse et les rues étaient inondées. Cette année, la mousson a été tardive et abondante dans cette partie du pays.

Pour oublier l’angoisse de devoir passer la nuit dans le taxi, j’engageai la conversation avec le chauffeur. « Je viens faire un reportage sur Gandhi pour ses 150 ans, que l’Inde va sans doute fêter en grande pompe… Je commence par Bombay, qui fut autrefois le théâtre des grandes campagnes de désobéissance civile lancées par le Mahatma. J’irai ensuite à Ahmedabad, puis à Delhi. Qu’en pensez-vous ? » Mal m’en prit de me confier à cet inconnu, qui se révéla être un rédacteur en chef brillant, mais difficile à convaincre. L’homme prenait un malin plaisir à descendre mon sujet en flèche point par point, avant de conclure sur un ton quasi professoral que Gandhi n’intéressait plus personne en Inde. Il ne me restait alors qu’à prendre mes cliques et mes claques et repartir à Paris. Heureusement pour moi, j’étais arrivé à mon hôtel. (Ouf…)

À Mumbai, la mousson a été abondante cette année. © Indranil Mukherjee/AFP
Gandhi était l’alpha et l’oméga de la vie politique indienne.

J’aurais voulu expliquer à mon chauffeur de taxi de Bombay que dans les années 1960-1970, lorsque je grandissais en Inde, Gandhi était l’homme le plus respecté du pays. Il était omniprésent dans le paysage imaginatif et intellectuel indien. Une présence bienveillante dont se revendiquaient à la fois le pouvoir et l’opposition parlementaire. Bapu (« petit père »), comme les Indiens l’appelaient affectueusement, était l’alpha et l’oméga de la vie politique, même si ses amis politiques l’avaient trahi en engageant le pays sur la voie de l’industrialisation massive à la soviétique, qui était pour Gandhi la voie à éviter à tout prix.

Gandhi était populaire quand j’étais jeune. À l’époque, la All India Radio ouvrait son antenne le matin en diffusant les hymnes spirituels favoris de Bapu. Les gens s’habillaient en khadi, tissu fait avec des fils tissés à la main, dont Gandhi avait lancé la mode au début du siècle dernier, mettant en faillite les usines textiles de Lancashire dont les produits inondaient le marché captif de l’Inde coloniale. Les plus engagés sortaient dans la rue coiffés d’une casquette blanche, la fameuse « Gandhi topi », qui n’était pas encore devenue synonyme de la corruption en politique. Enfin, last but not least, le 2 octobre, date de la naissance du Mahatma dont on célèbre cette année le 150e anniversaire, était un jour de fête pour le plus grand bonheur des enfants dont je faisais joyeusement partie.

La « Gandhi topi », portée par des adhérents du Congrès national indien, le parti dont le Mahatma et Nehru furent les principales figures. © Indranil Mukherjee/AFP
Le combat mené par Gandhi contre la pauvreté […] demeure aujourd’hui encore un “work in progress”.

Plusieurs décennies se sont écoulées depuis. L’Inde a beaucoup changé. Elle est devenue plus prospère grâce à l’ouverture de son économie et sa diversification, sans que pour autant la misère crasse, massive, qui a été si souvent associée à ce pays antique, plurimillénaire, ait été réellement vaincue. Le combat mené par Gandhi contre la pauvreté depuis 1915 lorsqu’il est revenu dans son pays natal, au terme de vingt-trois années d’expatriation en Afrique du Sud, demeure aujourd’hui encore un « work in progress », 72 ans après l’indépendance !

Le combat de Gandhi ne portait pas uniquement contre la pauvreté. « C’était un homme à multiples causes et croisades », affirme Tridip Shurud, ancien directeur du célébrissime Gandhi Ashram d’Ahmedabad (dans le Gujarat) et l’un des principaux spécialistes de la vie et l’œuvre du plus grand Indien depuis le Bouddha. « Gandhi a conduit l’Inde à l’indépendance, mais a aussi obligé ses concitoyens à s’interroger sur leur propension à la violence, leur religiosité débordante et leurs préjugés sociaux liés à la caste. Grâce à ses combats qu’il a personnellement incarnés à travers ses jeûnes, ses marches et ses écrits, le Mahatma s’est imposé comme la conscience de la nation et du monde. Sa méthode de combat, basée sur la non-violence, il l’appellera “satyagraha”, qui signifie “la force de la vérité”, littéralement parlant », poursuit le professeur.

L’étoile de Gandhi a considérablement pâli, notamment depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 de la droite hindouiste.

C’est sans doute cette dimension éthique et universelle de l’homme qui faisait dire au premier Premier ministre indien Jawaharlal Nehru aux funérailles de son mentor, tombé sous les balles d’un extrémiste hindou dans les mois qui ont suivi l’indépendance, que la lumière qu’il avait allumée continuerait de guider le pays dans son chemin vers l’avenir. Nehru était persuadé que l’étoile de Bapu brillerait cent ans, mille ans, voire pour toute l’éternité.

Certes, dans les décennies qui ont suivi son assassinat, l’influence de Gandhi n’a cessé de croître à travers le monde, comme en témoigne l’inspiration puisée dans sa philosophie de résistance non-violente par les leaders des peuples dominés tels que l’Américain Martin Luther King, le Dalaï-Lama du Tibet, le Sud-Africain Nelson Mandela, ou encore la Birmane Aung San Suu Kyi et plus récemment les jeunes manifestants de la place Tahrir et de Hong Kong où on a vu fleurir des pancartes brandissant photos et messages de Gandhi. A contrario, dans son pays natal, l’étoile de Gandhi a considérablement pâli, notamment depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 de la droite hindouiste dont l’ambition de faire de l’Inde un pays hindou est diamétralement opposée à l’idéal promu par Gandhi d’un État laïc où la majorité et les minorités vivront côte à côte en harmonie et en bonne entente.

Quel avenir pour l’héritage de Gandhi dans ce contexte de polarisation des forces politiques dans une Inde post-congressiste, parti qui a conduit le pays à l’indépendance sous le leadership de Gandhi et de Nehru ? Quel rapport les Indiens entretiennent-ils avec cette figure tutélaire de leur passé ? Je nourrissais l’espoir que mon périple à travers quelques-uns des hauts lieux de l’univers gandhien me permettrait d’apporter des réponses à ces questions que beaucoup de gens se posent aujourd’hui sur Gandhi et comprendre ce qui fait de lui cet homme d’exception.

Mohandas Karamchand Gandhi au fil des années.

Gandhi, à 7 ans, dans la ville princière de Rajkot.
À 14 ans, Mohandas, est marié d’office à Kasturba, sa cadette d’un an.
En partance pour l’Angleterre où Gandhi étudiera le droit.
À Durban, Gandhi est à la tête d’un cabinet d’avocats florissant.
Brancardier volontaire au Transvaal pendant la révolte des Zoulous.
L’année du retour en Inde de Gandhi.
Premier mouvement de contestation : Gandhi prend fait et cause dans le district de Champaran (Bihar) pour les paysans cultivateurs d’indigo exploités par les propriétaires anglais.
La Marche du sel : épisode majeure de l’épopée gandhienne. Pour protester contre la taxe prélevée par le gouvernement colonial, Gandhi entreprend une marche longue de 24 jours pour aller ramasser le sel au bord de la mer, à Dandi.
En 1942, faisant adopter par le Congrès le mot d’ordre « Quit India », il lance son ultime campagne contre les colons britanniques.
Le 30 janvier, quelques heures avant son assassinat. Sur le chemin de sa prière publique quotidienne, Gandhi est abattu par un fondamentaliste hindou.


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