Chapitre 2 : Un cercueil qu'on achève de clouer

Après les violences qui forcent à la fuite et un voyage souvent périlleux, le choc de l’arrivée dans un nouveau pays est le troisième temps de l’exil. En France, le parcours vers l'asile s’apparente à celui du combattant. Il se révèle parfois même destructeur sur le plan psychique.

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Après les violences qui forcent à la fuite et un voyage souvent périlleux, le choc de l’arrivée dans un nouveau pays est le troisième temps de l’exil. En France, le parcours vers l'asile s’apparente à celui du combattant. Il se révèle parfois même destructeur sur le plan psychique.

Inna

Attablée devant une bière, Inna ponctue son histoire de grands éclats de rire. Dans ce café à la déco sixties de Saint-Germain-des-Prés, à deux pas de Sciences Po où elle étudie, l’horreur paraît bien loin. Elle en parle pourtant comme si c’était hier. La jeune femme de 27 ans a prévenu : elle ne donnera pas son nom de famille et n’entrera pas dans les détails de ses activités militantes qui l’ont obligée à fuir la Russie ; elle craint trop pour ses proches. Elle préfère se concentrer sur son arrivée en France et le parcours kafkaïen qui l’a menée jusqu’à l’obtention du statut de réfugiée.

Lorsqu'elle atterrit à Paris en mars 2014, Inna déclare au premier policier qu'elle croise vouloir demander l'asile. Elle est aussitôt conduite dans la zone d’attente pour personnes en instance (ZAPI) de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. C’est là, dans ces espaces situés en bordure des pistes et aux abords des gares et des ports, que sont enfermés les étrangers non admis sur le territoire français et les demandeurs d’asile en attendant que l’administration statue sur leur sort. Ils peuvent y rester jusqu’à 20 jours. Certains parlent d’une « prison qui ne dit pas son nom », d’autres décrivent un « enfermement qui rend fou ». Entre deux gorgées de bière, Inna, elle, euphémise : « A ton arrivée, on te retire toutes tes affaires, on fouille tes bagages en examinant tout dans les moindres détails. Ça dure comme ça une heure et demie. C’est assez bizarre. »



Très vite, la jeune femme est reçue par un agent de l’Ofpra  chargé de vérifier la recevabilité de sa requête. L’entretien est succinct. Elle quitte la zone d'attente dès le lendemain, munie d’un papier qui lui donne sept jours pour déposer formellement une demande d’asile. C'est là, soupire-t-elle, que l'horreur commence. « Les démarches sont super longues et complexes, je ne parle pas français, je ne connais personne et ma famille me manque. » Cela va durer un an et demi, jusqu'à l'obtention de son statut de réfugiée.

En attendant, sa vie bat au rythme des convocations de l’administration : les rendez-vous à Pôle emploi où elle doit déclarer chercher du travail alors que son statut l'en empêche, ceux à la préfecture où il lui manque toujours un document pour faire renouveler son récépissé de demande d'asile... Son avenir ne dépend plus que d’un coup de tampon. « C’est la période la moins sûre », affirme Inna.

Jamais je n'aurais pensé me retrouver dans cette situation

Ses rares contacts lui permettent de trouver toujours un endroit où dormir. Elle reste une semaine par-ci, deux semaines par-là. Un temps, elle est hébergée dans une église orthodoxe avec, en guise de douche, un simple tuyau d'arrosage. La jeune femme coquette aux vêtements colorés se retrouve à côtoyer les marginaux à la soupe populaire. Il y a parmi eux quelques russophones qui partagent avec elle leurs bons plans pour obtenir des photos d'identité gratuitement ou bien trouver des vêtements. « En Russie, je travaillais dans une pharmacie. Jamais je n'ai été au chômage, jamais je n'aurais pensé me retrouver dans cette situation », confie-t-elle. Dans ce monde aux antipodes de celui qui était le sien, Inna subit de plein fouet le choc du déclassement social.

Comme nombre d'exilés fragilisés par cette précarité sociale et administrative, la jeune femme flanche psychiquement. Ses nuits sont tourmentées par les cauchemars. Elle rêve qu’elle est en Russie et que la police la poursuit. Des « cauchemars de réfugié », comme elle les appelle aujourd’hui. Elle a découvert en échangeant que beaucoup faisaient les mêmes. Le jour, elle est parfois prise d'attaques de panique. Elle a l’impression qu'on la suit ou qu’on l’observe. Elle s’isole, frôle la dépression. Même les cours de français dispensés par les associations ne parviennent pas à la motiver. « Je me retrouvais avec des gens qui vivaient dans la rue et qui du coup dormaient pendant les cours », se souvient-elle.

Précarité et santé mentale : le cercle vicieux

Dans un rapport publié en 2017, le Comité pour la santé des exilés (Comede) souligne le lien entre la précarité sociale et administrative et les troubles psychiques. Sur les quelque 5 200 patients reçus entre 2012 et 2016, 98 % n'avaient pas de logement personnel, 89 % étaient demandeurs d'asile ou sans droit au séjour, 81 % étaient dépourvus de protection maladie et 38 % ne pouvaient pas communiquer en français. Et près de 700 d'entre eux souffraient de troubles psychiques graves. « Les traumatismes complexes, les idées suicidaires, les troubles de la mémoire et de la concentration, ainsi que les troubles dépressifs sont plus nombreux chez les personnes en détresse sociale », conclut le Comité pour la santé des exilés (Comede). Des troubles eux-mêmes susceptibles de conduire à une aggravation de cette précarité.

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Labyrinthe administratif

Après un an et demi d'attente, Inna obtient finalement son statut de réfugiée à l'été 2015. Au même moment, à l'Assemblée nationale, les députés viennent de mettre un point final à la réforme du droit d'asile. Il était temps. En huit ans, le nombre de demandes a quasiment doublé et l'administration a du mal à faire face. Censé « sauver un système à bout de souffle » tout en renforçant les garanties des demandeurs, le texte promet notamment une meilleure prise en compte des vulnérabilités et un accès généralisé à l'hébergement.

Mais l'explosion du phénomène migratoire va provoquer son obsolescence prématurée. En seulement deux ans, le nombre de demandes d'asile passe de 66 000 à plus de 100 000. Le dispositif d'accueil se trouve soudain engorgé, entraînant aux principaux points de passage des migrants la formation de nouveaux campements où les conditions de vie désastreuses contribuent à l'aggravation des troubles psychiques.

Pour compenser le manque d'hébergements se greffe aux traditionnels centres d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) une multitude de nouvelles structures aux noms obscurs. Le parcours de l'asile, réformé pour être plus fluide, se transforme alors en un labyrinthe dans lequel les demandeurs se perdent et s'épuisent. Les travailleurs sociaux ont eux-mêmes parfois du mal à s'y retrouver. Au siège de l'association France Terre d'Asile, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Guillaume Schers se gratte la tête devant un tableau blanc. On dirait bien qu'on vient de lui poser une colle en lui demandant de nous schématiser ce parcours tant critiqué. « L'autre jour, avec quelques personnes pourtant familières de la question, il nous a fallu presqu'une heure pour le reproduire », confie le directeur de l'urgence à France Terre d'Asile.

Après quelques secondes d'hésitation, il se lance. Le tableau se noircit de sigles : CHUM, CAO, CAES, HUDA… La novlangue de l'asile. « L'encadrement est moins important dans ces dispositifs que dans les CADA. La vulnérabilité est moins prise en compte malgré le travail phénoménal qui y est accompli », pointe Guillaume Schers. « Les gens sont ballotés d’un endroit à un autre. Et dans ces centres, ils ne sont pas forcément bien accompagnés, abonde Ivonne Rocha, de la Cimade. On a l’exemple d’un CHUM  où il y a un travailleur social pour 70 personnes. »

Au niveau des autorités, on ne mesure par la portée de ce refus, qui signifie pour les patients la poursuite de l’impunité

Ce suivi s'avère pourtant parfois précieux dans un dédale administratif où le temps est compté et les récits des exilés soigneusement examinés. En 2015, par exemple, près de la moitié des demandeurs d'asile hébergés en CADA se sont vu accorder une protection, contre 31 % de l'ensemble des demandeurs, révèle un rapport du Centre Primo Levi. Pour ceux souffrant de troubles psychiques dus aux violences subies dans le pays d'origine, cet accompagnement est même indispensable. Car c'est leur santé qui est en jeu. L'octroi du statut de réfugié est souvent déterminant dans le processus de guérison, observe en effet Omar Guerrero, psychologue au Centre Primo Levi  : « C’est un Etat qui dit que ce qui vous est arrivé n’est pas concevable, que ça mérite punition et que dès lors, vous êtes protégé. » A l’inverse, un rejet risque d’être vécu comme un désaveu, un déni de reconnaissance, le symbole que sa parole ne vaut rien. Et c’est la dégringolade. « Au niveau des autorités, on ne mesure pas la portée de ce refus, qui signifie pour les patients la poursuite de l’impunité », déplore Omar Guerrero.

Suspicion

Aux dires de ceux qui les accompagnent, les demandeurs d'asile, déjà fragilisés par l'errance administrative, sont également confrontés à un climat de suspicion récurrent. C'est le cas notamment des mineurs isolés, dont la minorité n'est pas présumée d'office et qui doivent donc la prouver, avec un taux de reconnaissance variant de 9 à 100 % selon les départements. Alors qu'ils ont déjà subi des traitements inhumains, « c'est d'une violence inouïe. Cela aggrave les troubles psychiques », dénonçait en juin dernier Daniel Bréhier, psychiatre à Médecins du Monde, cité par Les Inrocks.

« La politique d’accueil part d’un principe : le réfugié ment », accusait deux mois plus tôt dans une tribune publiée dans Le Monde un collectif de psychologues et de psychiatres, en insistant sur les conséquences parfois dévastatrices des passages devant l'Ofpra ou la CNDA.

Jamais je ne referai un entretien comme celui‑là. Je préfère me tuer.

Les soignants parlent en effet d'un entretien vécu comme un interrogatoire, d'un « travail à la chaîne trop expéditif » pour des personnes vulnérables… « J'ai eu récemment un Peul de Guinée qui avait vu toute sa famille massacrée devant ses yeux. A l’Ofpra, ils lui avaient demandé de tout raconter, rapporte Marie-Caroline Yatzimirsky, psychologue à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, et auteure de La Voix de ceux qui crient. A la sortie, il m’avait dit : "Jamais je ne referai un entretien comme celui-là. Je préfère me tuer". »

Entre ceux que les troubles de la mémoire empêchent de raconter en détails les violences qu'ils ont subies et ceux qui, par honte, préfèrent les taire, tous les psychologues rencontrés ont ainsi en tête des exemples de patients incapables de tenir un récit cohérent lors de leur audition et qui, une fois déboutés, ont sombré. Comme ce militant politique dont le souvenir des tortures endurées en prison avait brutalement ressurgi après son passage devant l'Ofpra. Envahi par les hallucinations, il avait tenté de se suicider. Ou comme cette femme au corps encore marqué par les graves violences subies dans son pays. « Elle avait l’impression d’être dans un cercueil qu’on fermait, se souvient Laure Wolmark, du Comité pour la santé des exilés (Comede). Et après le rejet de la CNDA , c’est comme si on achevait de le clouer. » « Le système de l'asile contribue à fabriquer des personnes malades », assène la psychologue.



Du haut de son bureau qui domine le Val-de-Marne, en région parisienne, Pascal Brice entend bien les critiques. « Que l'on interpelle les administrations sur la manière de conduire tout cela et le risque de tomber dans la suspicion, cela me paraît indispensable, répond le directeur général de l’Ofpra . Je suis plus gêné lorsqu'on tombe presque dans une espèce de suspicion à l'envers. » Car, fait-il remarquer, des efforts considérables ont été produits ces dernières années. Les effectifs ont été doublés. Surtout, alors que l'asile était il y a encore six ans le plus souvent délivré en deuxième instance par la CNDA, il est désormais délivré au niveau de l'Ofpra dans 75 % des cas. « Tout cela fait l'objet d'une mobilisation collective de notre part, notamment pour pouvoir protéger des personnes en situation de très grande fragilité », assure-t-il. Grâce à l'aide d'associations partenaires, chaque officier serait ainsi formé à l'accueil des récits de souffrance.

Mais « le droit est le droit », martèle Pascal Brice : « Le droit dit qu'il y a dans ce pays un droit d'asile qui relève de critères du droit qui évolue avec la jurisprudence. C'est le droit qui s'applique. Il passe par une instruction de la demande d'asile à l'Ofpra et notamment par un entretien qui repose sur l'établissement de la crédibilité. »

« Dura lex, sed lex »

Au bout de ce parcours chaotique, les structures dédiées à l’accueil des réfugiés n'ont plus qu'à ramasser les pots cassés. Au centre provisoire d’hébergement (CPH) de Massy, géré par la Cimade, le personnel s'avoue ainsi désarmé face à un public toujours plus vulnérable. Car en deux ans, celui-ci a changé. Alors qu'ils venaient pour la plupart des CADA, avec une meilleure prise en charge, les pensionnaires du CPH de Massy arrivent maintenant directement des campements parisiens ou des centres d'hébergement d'urgence. « On ressent ici les conséquences des traumatismes qu’ils ont vécus auparavant. Parce que c’est souvent au moment où ils se posent enfin, qu’ils ont enfin des papiers, un hébergement stable, qu’on observe un phénomène de décompensation. Tout ce qui avait été mis sous le tapis pendant le parcours ressurgit », constate Sonia Laboureau, directrice du centre.

C'est le cas de « Monsieur X. », un homme d'une trentaine d'années entré au centre un an plus tôt après avoir vécu dans un campement de la porte de La Chapelle, dans le nord de Paris. Dès le lendemain de son arrivée, il avait dû être envoyé aux urgences psychiatriques. Mais cela n'avait pas suffi.

Histoire de « Monsieur X. »
Sonia Laboureau, directrice du CPH de Massy
« On découvre qu’il a inventé une histoire d’agression sexuelle pour être enfermé, contenu. »
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02:49

La loi asile-immigration adoptée durant l'été 2018 pourrait bien aggraver cette situation alarmante. Pourtant présenté par le gouvernement comme répondant à la fois aux principes d'humanité et d'efficacité, le texte fait bondir les associations. En cause, des mesures qui prévoient notamment le raccourcissement des délais d'instruction et de recours devant la CNDA, ainsi que l'allongement de la durée de rétention. Le Centre Primo Levi dénonce des dispositions inadaptées aux personnes en souffrance. La Cimade parle, quant à elle, d'un « Code de la honte ».