Puissance(s) au bout du câble

La cartographie des câbles sous-marins est le miroir des logiques économiques et politiques de notre monde et de ses disparités. Pas de quoi s’en étonner quand on sait à quel point le contrôle des flux d’informations est devenu hautement stratégique dans les guerres d’influence. Alors, qui tire les ficelles du web ?

Penchons-nous un instant sur la carte actuelle des câbles et comparons la avec celle des lignes télégraphiques du début du XXe siècle. Elles sont quasiment superposables. Certes les technologies ont évolué, certes l'écheveau s’est complexifié, mais l'essor des connexions à travers l’Histoire semble avoir suivi une même logique : aujourd’hui comme hier, les nœuds du web épousent la carte des grands pôles économiques. Dans cette géopolitique des lignes de télécommunications, l’Amérique du Sud et l’Afrique, derniers continents à avoir été câblés, demeurent les zones où le maillage est le plus lâche. Quasi inexistantes il y a un siècle, les connexions transpacifiques, tirées par la croissance asiatique, ont, elles, connu une incroyable expansion, jusqu’à rattraper ces dernières années ce qui reste la route majeure de cet océan de l’information : l’Atlantique.

L'Afrique, suffisamment câblée ?

L’Afrique a longtemps manqué de connexions sous-marines intercontinentales. Mais aujourd'hui, elle apparaît ceinturée de fibre optique. Depuis 2002 et SAT3/WASC, plusieurs fibres sont venues étoffer l’Ouest. Quant à l’Est, il a fallu attendre 2009 pour que SEACOM raccorde l’Egypte à l’Afrique du Sud, en passant notamment par le Kenya. Et les projets continuent de fleurir : Africa-1 et PEACE relieront bientôt l’Afrique au Moyen-Orient et à l’Asie. Et le Nigeria, l'Egypte ou le Kenya font déjà figure de hubs digitaux régionaux. Un développement logique puisque, selon TeleGeography, c’est le continent qui a connu la croissance la plus rapide en termes de bande passante, avec 45% de progression annuelle entre 2014 et 2018.

Quand son déploiement sera terminé, ACE raccordera la France à l'Afrique du Sud, connectant au passage tous les pays de la côte ouest. Pour l’instant, ce câble de 5 térabits s’arrête à Sao Tomé. Pour Jean-Luc Vuillemin, directeur Réseaux et Services internationaux chez Orange, « la première bataille pour connecter l’Afrique, celle des câbles sous-marins, est en passe d’être gagnée ». Mais ACE n’est pas utilisé à sa capacité maximum. Ce qui serait le cas de beaucoup de lignes sous-marines qui connectent l'Afrique. La faute à un déficit d'infrastructures sur terre et à un usage de la data encore faible, le trafic se faisant encore en grande partie par la 2G et la 3G. Désormais, l’enjeu est donc dans la croissance de l’usage digital et dans le développement des équipements à l’intérieur des pays. Et cette bataille-là risque de prendre encore un peu de temps.

 Installation du câble ACE sur la plage à Libreville, au Gabon, en octobre 2011. AFP Photo

« Aujourd'hui, 80% du trafic généré par les internautes français part vers les Etats-Unis », relève Jean-Luc Vuillemin, directeur Réseaux et Services internationaux chez Orange. Et c’est à peu près pareil quel que soit l’endroit où vous vous connectez. « Les Etats-Unis captent l’essentiel du trafic dans le monde », renchérit Laurent Bloch, chercheur en cyberstratégie et auteur d’Internet, vecteur de la puissance des Etats-Unis*. D’abord, pas besoin d’une loupe pour se rendre compte qu’ils règnent en maîtres sur beaucoup de câbles. Ensuite, c’est là qu’internet a été inventé et le pays domine une partie des infrastructures qui constituent son architecture, dont l’organisme qui contrôle l’attribution des noms de domaine, l’ICANN. Enfin, qu’ont en commun Google, Facebook, Twitter, Netflix, Uber ou encore Airbnb, ces applications que nous utilisons au quotidien ? Elles sont toutes Américaines. Et même si ces entreprises ont généralement des data centers sur tous les continents, les voies du trafic internet sont si impénétrables, que vous n’êtes pas à l’abri que vos informations fassent à un moment un détour par un serveur basé aux Etats-Unis. De là à dire que l’oncle Sam a la main sur le réseau mondial et nos précieuses données, il n'y a qu'un pas...



Les GAFAM, nouveaux maîtres du jeu

Surtout que les paramètres du marché des câbles sous-marins sont en train de changer. Après un creux au milieu des années 2000, depuis un peu plus de deux ans, la fibre optique est de nouveau l'objet d'investissements massifs. Entre 2016 et 2017, les acteurs du secteur ont investi 5,1 milliards de dollars dans la construction de câbles et, dans son rapport 2019, la société de conseil en télécommunications TeleGeography estime qu’ils pourraient dépenser 8,8 milliards de dollars entre 2018 et 2020.

Traditionnellement, pour tirer un câble, les opérateurs télécoms, comme Orange, se regroupaient en consortiums. L’idée : se partager la capacité du câble, mais aussi la note, qui se chiffre souvent en centaines de millions d’euros. Mais ces dernières années, ces artères de l'information ont aiguisé l'appétit de nouveaux acteurs : les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Pour les géants du web américains à la santé économique florissante, le jeu en vaut la chandelle. Avides de bande passante, les géants du net se sont donc mis à financer leurs propres « tuyaux ». Selon TeleGeography, entre 2014 et 2018, la capacité déployée par les GAFAM a été multipliée par huit pour atteindre les 532 térabits  par seconde. Jamais rassasiés, ils représentent aujourd'hui plus de 40% des commandes du marché, contre 10% en 2013. Symbole de ce phénomène, le câble Marea mis en service en 2018 entre la Virginie aux Etats-Unis et Bilbao en Espagne. Avec sa capacité initiale de 160 térabits par seconde, il peut transporter « 71 millions de vidéos HD en streaming en parallèle », indiquait la communication de Microsoft. Aujourd’hui, elle dépasserait même les 200 Tb/s. En comparaison, Ace, le plus long câble qui longe l’Afrique de l’Ouest en cabotant dans tous les pays a une capacité de 5 Tb/s. « Comparer des câbles, c'est comme comparer des voitures : entre une Ford Fiesta et une Formule 1, il y a quelques différences », rappelle Fabrice Coquio, directeur d’Interxion France, qui fournit des services de data centers. En moins de deux décennies, le débit de transmission des fibres optiques a en effet changé d’échelle. La capacité moyenne des nouveaux câbles dépasse généralement les 20 térabits par seconde, alors qu’au début des années 2000, on parlait de centaines de gigabits par seconde. 200 fois moins !

 

Google détient déjà à elle seule plus de 100 000 km de câbles. La firme de Mountain View est partie prenante dans quatorze lignes en service ou sur le point de l'être. Le géant de la Silicon Valley a même deux projets de câbles totalement privés : Curie, entre Los Angeles et Valparaiso au Chili, prévu pour cette année, et Dunant (du nom du premier Prix Nobel et fondateur de la Croix-Rouge), entre la côte est des Etats-Unis et la France, attendu pour 2020. Dans son communiqué, le groupe explique que ce choix lui permet de faire arriver un câble là où il le souhaite ; plus besoin de négocier avec d'autres cofinanceurs. Mais aussi de gagner en efficacité : grâce à ces liens exclusifs, il pourra par exemple connecter plus directement ses data centers de part et d’autre de l'Atlantique ou, avec Curie, atteindre des zones jusqu'alors mal desservies en Amérique latine.

Comment Marseille est devenue un hub digital

« Un câble, ce n’est qu’une route, l'intérêt c’est de mettre des passagers dans une voiture pour aller sur la route », explique Fabrice Coquio. Mettre des passagers dans la voiture ou plutôt des données sur le câble, c’est le travail du directeur d’Interxion France : l’entreprise installe et met en service des data centers, ces bâtiments remplis de serveurs qui interconnectent les autoroutes modernes de l’information. L’entreprise en a déjà deux à Marseille et un troisième bâtiment est en cours de construction pour accueillir les données d’entreprises du monde entier.

Dans son bureau parisien, une carte illustre le « formidable faisceau » qui jaillit de la cité phocéenne. Pas moins de quatorze lignes colorées convergent vers la ville portuaire via la Méditerranée. En quelques années, grâce à sa position de carrefour stratégique, Marseille est devenu un hub mondial de connectivité. La ville permet en effet de relier les quatre villes européennes où est produit l’essentiel des données, à savoir Francfort, Londres, Amsterdam et Paris, et au-delà les Etats-Unis, à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie. Pour les géants du numérique américains par exemple, c’est donc le bon endroit pour installer un data center et se rapprocher de leurs utilisateurs de ces régions-là.

 

Pourquoi sa position géographique en fait-elle une porte d’entrée idéale ? Petite leçon de câblage par Fabrice Coquio. « Il faut d’abord avoir en tête que cela coûte dix fois moins cher de mettre un câble dans l'eau que de le mettre dans la terre, donc plus loin vous allez dans l'eau, mieux c'est. D’autant que sur terre, il y a parfois des contraintes physiques : admettons qu'on ait tiré un câble depuis l'Asie, qu'on soit passé par le canal de Suez, si l'on veut remonter par la terre, d'un côté il y a les Balkans, de l'autre, les Apennins, et à l'ouest, les Alpes. Donc cela va coûter très cher. » Mieux vaut donc aller jusqu'à Marseille par la mer. Surtout que la ville a un autre avantage : elle est reliée à la vallée du Rhône. Encore de l’eau ! « Ensuite, on remonte tout droit, et à la fin, vous n'avez plus que quelques centaines de kilomètres à faire sous terre et vous êtes arrivés. » Marseille n'a donc pas fini de développer sa place de « nœud digital ». D'ici fin 2020, six nouveaux câbles doivent venir s'amarrer dans la deuxième ville de France.

Des enjeux de souveraineté

« Pour moi, souligne le directeur Réseaux et Services internationaux d’Orange, l'enjeu c'est de savoir qui contrôlera demain cette infrastructure de transmission des données. Il y a 20 ans, la réponse c'était les opérateurs ; aujourd'hui, la réponse, c'est les opérateurs et les GAFAM ; demain, j'ai bien peur que ce soient les GAFAM tout seul. Sur l'Atlantique, il y a cinq ans, 90% de la capacité était contrôlée par les opérateurs ; aujourd'hui c’est 50% par les opérateurs, 50% par les GAFAM. D'ici 2024, notre analyse, c'est que 95% de la capacité sera contrôlée par les GAFAM. »

On est en train d’assister à une privatisation d’une partie d’internet au profit de quelques acteurs sans que cela n’émeuve personne

Jean-Luc Vuillemin ne cache pas sa préoccupation. « On est en train d'assister à une privatisation d'une partie d'internet au profit de quelques acteurs sans que cela n'émeuve personne ». « Qui vous garantit que vos données seront transmises de façon neutre quand vous ne contrôlez pas le câble ? », pointe le spécialiste. Pour lui, il y a là clairement un enjeu de souveraineté. L’exemple cubain est là pour rappeler les enjeux de gouvernance derrière les câbles. Pour cause d’embargo américain, l’île n’avait qu’un accès satellitaire à internet jusqu’à l’arrivée en 2013 d’un câble installé par son allié vénézuélien. Son nom : Alba-1 pour « Allianza bolivariana para los pueblos de nuestra America ».

Dans un article intitulé « Les câbles sous-marins : un bien commun mondial »*, la chercheuse au CLESID Camille Morel s’inquiète aussi que ce qui devrait être un vecteur de développement pour les pays ne serve finalement qu’« un certain type de domination sur l'information, au détriment des grands principes d'internet ».

Pour contrecarrer la suprématie numérique américaine, des initiatives de câbles Sud-Sud commencent cependant à voir le jour depuis quelques années. Fin 2018, les câbles SAIL et SACS ont été les premiers à connecter le Brésil et l'Afrique, respectivement via le Cameroun et l’Angola, court-circuitant soigneusement les Etats-Unis. Une façon pour ces pays de s’émanciper économiquement d’autres Etats. D'autres projets de ce type devraient émerger, comme EllaLink, prévu pour 2020, qui doit relier Fortaleza au Portugal en passant notamment par le Cap-Vert et Kourou, en Guyane. Un moyen de rééquilibrer un peu la carte numérique.

 

L’offensive de la Chine dans le secteur est une autre preuve s'il en fallait de l'enjeu stratégique que constituent les câbles de télécommunications dans les luttes de pouvoir. En élevant une « grande muraille » numérique autour de son internet, le pouvoir de Pékin a tenté de s’isoler du réseau international. Pas étonnant dans cette perspective qu’elle boycotte les câbles sous-marins passant par la puissance américaine. Mais d’un autre côté, elle n’hésite pas à utiliser les fils optiques pour étendre son influence. C’est d’ailleurs elle qui a déployé le câble SAIL, cité précédemment. Surtout, en 2020, un câble chinois devrait relier Marseille au Pakistan, en passant par l’Egypte, Djibouti et le Kenya, avant d’être doté d’une extension vers l’Afrique du Sud. « C'est officiellement le câble des nouvelles routes de la soie », ce plan d'infrastructures à échelle mondiale voulu par le président Xi Jinping, et qui vise à asseoir la puissance de Pékin, rappelle le directeur Réseaux et Services internationaux d’Orange, qui participe au projet. « Un câble, c'est juste la matérialisation d'un flux d'échange d'informations qui coexiste en général avec un flux d'échange de marchandises », souligne-t-il. Son nom : PEACE.

* Camille Morel, « Les câbles sous-marins : un bien commun mondial ? », Etudes, vol. mars, no. 3, 2017, pp. 19-28.
* Laurent Bloch, « Internet, vecteur de puissance des Etats-Unis », éd. Diploweb 2017.